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Plongez au cœur de la meute de requins

Plongez au cœur de la meute de requins

08.06.2018, par
Chasser en groupe maximise les chances pour les requins gris de Fakarava d'attraper une proie. Un comportement collectif qui a surpris les chercheurs.
À Fakarava, un atoll de l’archipel des Tuamotu, plusieurs centaines de requins gris de récif s’assemblent lors de chasses nocturnes frénétiques, bien plus organisées qu’il n’y paraît. Le biologiste Johann Mourier et le photographe plongeur Laurent Ballesta se sont infiltrés au cœur de la meute. Une aventure à retrouver dans le documentaire « 700 Requins dans la nuit », sur le site Arte.fr jusqu'au 8 août.

Chaque année, au mois de juin, la passe sud de l’atoll de Fakarava, dans l’archipel des Tuamotu en Polynésie française, abrite l’une des plus grosses concentrations de requins au monde. Des centaines de requins gris de récif, typiques des récifs coralliens, s’y retrouvent pour un festin sanglant : par milliers, les mérous profitent en effet de la pleine lune de juin pour venir pondre dans la passe, et constituent des proies de choix pour les prédateurs. « C’est en étudiant cette agrégation unique de mérous – ils sont 18 000 le jour de la ponte, et se volatilisent aussitôt après – que l’on s’est rendu compte du nombre impressionnant de requins qui les convoitaient », raconte Johann Mourier, biologiste marin au Criobe1. Le tournage du documentaire Le mystère Mérou, réalisé en 2014 avec le photographe plongeur Laurent Ballesta2, fournit au chercheur l’occasion d’estimer la quantité de squales – ils sont près de 700 dans cette passe d’à peine un kilomètre de long ! – et d’en marquer quelques-uns.
 
Décidé à en savoir plus, il revient en 2017 avec un ambitieux projet : tapisser le fond de la passe de récepteurs acoustiques, 25 au total, et équiper quarante requins d’émetteurs d’ondes sonores dotés d’accéléromètres, afin de suivre leurs moindres faits et gestes - leur position dans la passe, leurs affinités éventuelles, mais aussi leurs moments de repos et de chasse. Au contraire des ondes GPS qui ne traversent pas l’eau, les ondes sonores s’y propagent en effet très bien.

Les requins équipés d'émetteurs d'ondes sonores sont "tracés" grâce aux 25 récepteurs acoustiques installés au fond de la passe (à droite sur la photo).
Les requins équipés d'émetteurs d'ondes sonores sont "tracés" grâce aux 25 récepteurs acoustiques installés au fond de la passe (à droite sur la photo).

Un documentaire comme "700 requins dans la nuit" est une occasion unique de disposer d’un matériel scientifique - soit des heures et des heures de vidéo - auquel on n'aurait jamais accès autrement.

Le projet prend de l’envergure avec l’organisation par Laurent Ballesta et son équipe d’un nouveau tournage, consacré cette fois aux seuls requins gris3. Objectif des deux compères, en plus des opérations de marquage des requins : plonger au plus près de la « meute » de requins, afin de filmer ces animaux de près de deux mètres de long, le jour mais aussi la nuit, lorsqu’ils se mettent à chasser. Johann Mourier ne boude pas son plaisir. « Un documentaire comme 700 Requins dans la nuit, ça ne se refuse pas, confie le biologiste. C’est une opportunité unique de vulgariser mes recherches, mais aussi de disposer d’un matériel scientifique – en l’occurrence, des heures et des heures de vidéo – auquel je n’aurais jamais accès autrement. ».

On dénombre près de 500 espèces de requins dans le monde, dont un tiers est menacé de disparition. On en sait pourtant peu sur cet animal. Son organisation sociale reste mystérieuse, son mode de vie et son régime alimentaire sont mal documentés en milieu naturel… « Les requins n’ont pas l’occasion de manger tous les jours, et ont souvent l’estomac vide lorsqu’on les attrape, explique ainsi le biologiste. De plus, ils se purgent régulièrement en régurgitant tout le contenu de leur estomac, ce qui amenuise encore les chances de l’analyser. »

Les requins gris de Fakarava sont suivis le jour, lorsqu'ils se reposent, mais aussi la nuit, lorsqu’ils se mettent à chasser.
Les requins gris de Fakarava sont suivis le jour, lorsqu'ils se reposent, mais aussi la nuit, lorsqu’ils se mettent à chasser.

Au fil des plongées, on s’est rendu compte que les requins ne semblaient même pas remarquer notre présence, ou plutôt qu’ils en tenaient compte dans leurs déplacements. Alors on est descendus, jusqu’à se retrouver au cœur du groupe.

50 plongées sont organisées entre juin et juillet 2017, et plus de 300 heures de vidéos sont emmagasinées. « On a commencé par plonger au-dessus du groupe de requins, avec un certain recul donc, raconte Johann Mourier. Mais au fil des plongées, on s’est rendu compte que les requins ne semblaient même pas remarquer notre présence, ou plutôt qu’ils en tenaient compte dans leurs déplacements. Alors on est progressivement descendus, jusqu’à se retrouver au cœur même du groupe de squales. » Ces séquences, inédites, révèlent des aspects méconnus de la vie des requins gris de récif.

La passe sud de l’atoll de Fakarava est traversée d’un courant modéré qui permet le développement de tout un écosystème – coraux, poissons, mollusques – et offre un espace de vie idéal pour les requins gris. « Le jour, ils se reposent en planant face au courant et forment des “murs de requins”, tous alignés dans le même sens », décrit Johann Mourier. Impossible pour eux de s’arrêter complètement : ils ont une flottabilité négative et couleraient aussitôt ; de plus, leurs branchies ne fonctionnent pas en l’absence de mouvement et ils ne pourraient plus respirer. Grâce aux caméras embarquées sur une demi-douzaine de squales (les caméras, accrochées à l’aileron des squales, se détachent automatiquement au bout de 48 heures), les chercheurs peuvent même assister en caméra subjective à des scènes étonnantes du quotidien des squales : certains vont ainsi jusqu’au fond de la passe se faire déparasiter les dents par de petits poissons labres – mieux qu’une séance chez le dentiste !

Les caméras embarquées sur les squales permettent d'assister en caméra subjective à des scènes inédites de leur quotidien.
Les caméras embarquées sur les squales permettent d'assister en caméra subjective à des scènes inédites de leur quotidien.

Grâce aux émetteurs implantés dans l’abdomen des requins, on peut voir se former des duos, voire des trios d’individus, qui restent à proximité durant tout le temps de la chasse.

Dès que la nuit tombe, les squales sortent de leur torpeur et se mettent en chasse. « La nuit, les poissons sont moins vigilants. Le requin est un piètre chasseur et favorise donc les chasses nocturnes, avec un pic d’activité les nuits de pleine lune, particulièrement bien éclairées, indique Johann Mourier. Mais ce que l’on a découvert grâce aux plongées de nuit, c’est que le requin gris de Fakarava chassait en groupe – une vraie surprise, car les scientifiques pensaient jusqu’ici ces animaux peu sociables. » Dans ce qui semble être un incroyable chaos, les informations fournies par les images, mais aussi par les balises sonores, permettent de saisir une véritable organisation. « Chaque nuit, d’énormes spirales de requins se forment qui attaquent tous les poissons qui passent. Si la proie échappe à une première mâchoire, puis à une deuxième, voire une troisième, il y a peu de chance que la suivante ne réussisse pas à la croquer », explique Johann Mourier.

Mieux : grâce aux émetteurs implantés dans l’abdomen des requins, qui représentent autant de points de couleur sur la carte animée de la passe, on peut voir se former des duos, voire des trios d’individus, qui restent à proximité durant tout le temps de la chasse, de 18 heures à minuit. « Ces duos de requins relèvent plus d’une relation opportuniste que d’une vraie coopération, souligne le chercheur. Si l’un des requins joue en quelque sorte le rôle de rabatteur, il n’y a pas de partage des proies comme on peut le voir chez d’autres prédateurs tels que le loup par exemple. C’est celui qui réussit à s’emparer le premier du poisson qui le dévore tout entier. Pour autant, cela reste une véritable interaction sociale, qui fait du requin un animal bien plus évolué qu’on voulait le croire jusqu’ici. »

32 caméras installées autour de cette arche de 4 mètres de diamètre permettent de visionner les scènes de prédation en stop motion et sous tous les angles - un effet spécial nommé "Bullet time shot".
32 caméras installées autour de cette arche de 4 mètres de diamètre permettent de visionner les scènes de prédation en stop motion et sous tous les angles - un effet spécial nommé "Bullet time shot".

Johann Mourier commence tout juste à analyser la masse des données récoltées, mais les images visionnées lui ont déjà permis de dénombrer un nombre impressionnant de proies possibles pour le requin gris : il croquerait près de 50 espèces de poissons et mollusques différentes ! « C’est la première étude qui montre de manière exhaustive le régime alimentaire d’un requin en milieu naturel », s’enthousiasme le chercheur. Grâce à un effet spécial de cinéma utilisé pour la toute première fois dans un documentaire, le Bullet time shot Fermer Cet effet spécial de cinéma utilisé notamment dans les scènes de combat de Matrix permet de filmer une scène sous tous les angles à la fois grâce à l’utilisation simultanée de dizaines de caméras différentes. 32 dans le cas présent, disposées tout autour d’une arche de quatre mètres de diamètre., Johann Mourier peut également figer certaines des scènes de prédation et se déplacer tout autour : « Cela permet de voir clairement l’action, dans cet amas de requins où il est parfois difficile de distinguer qui fait quoi. »
 

Les données récoltées ont déjà permis de dénombrer un nombre impressionnant de proies possibles pour le requin gris, qui croquerait près de 50 espèces de poissons et mollusques !

Si l’agrégation de mérous lors de la pleine lune de juin promet un festin particulièrement apprécié des squales – c’est d’ailleurs le moment de l’année où ils sont les plus nombreux –, la passe de Fakarava accueille aussi les pontes massives de nombreux autres poissons – poisson-chirurgien, poisson-perroquet… –, et offre un garde-manger régulièrement approvisionné aux requins. « Ce véritable service de livraison à domicile expliquerait leur sédentarité, avance Johann Mourier. Sur les 38 individus équipés d’émetteurs, seuls deux avaient quitté la passe six mois plus tard. »

Et le chercheur d’en tirer un premier enseignement : « Protéger les requins et interdire leur chasse, comme c’est le cas depuis 2011 en Polynésie, est essentiel, mais nos premiers résultats montrent que cela n’est pas suffisant. C’est tout l’écosystème qui doit être préservé pour que le requin puisse y survivre. » À la différence de Fakarava, miraculeusement préservé de l’activité humaine et de la pêche, la plupart des autres atolls de Polynésie ont vu depuis longtemps disparaître les agrégations de poissons… et les rassemblements spectaculaires de squales. ♦

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Des requins marqués sous hypnose

Implanter des émetteurs sonores dans l’abdomen d’un requin de 25 kilos et de plus d’1,50 mètre de long n’est pas une mince affaire, surtout à Fakarava où la pêche au requin est interdite et l’utilisation d’hameçons proscrite. Les plongeurs ont donc dû ruser. « Un requin que l’on retourne sur le dos tombe immédiatement en immobilité tonique, une sorte de transe pendant laquelle il ne bouge plus, explique Johann Mourier. Laurent Ballesta a donc proposé d’attraper les requins gris au lasso, pour pouvoir les retourner et les ramener le long du bateau dans cette position. » Une technique de marquage un peu sportive, mais qui s’est révélée efficace, avec un peu d’entraînement. Et a également permis de poser sur l’aileron des requins les fameuses caméras embarquées.

Un requin retourné sur le dos tombe immédiatement en immobilité tonique, ce qui rend plus facile la pose des émetteurs sonores.
Un requin retourné sur le dos tombe immédiatement en immobilité tonique, ce qui rend plus facile la pose des émetteurs sonores.

 

Le documentaire "700 requins dans la nuit" est visionnable en ligne sur le site d'Arte jusqu'au 8 août : https://www.arte.tv/fr/videos/075178-000-A/700-requins-dans-la-nuit/

 
 

Notes
  • 1. Centre de recherche insulaire et observatoire de l'environnement (CNRS/EPHE/UPVC).
  • 2. Laurent Ballesta a notamment travaillé avec Luc Jacquet à l’occasion du film « L’empereur », sorti en 2017.
  • 3. « 700 requins dans la nuit », réalisé par Luc Marescot et produit par Arte France, Le Cinquième rêve, Andromède Océanologie, Les Gens bien productions, Filmin’Tahiti et CNRS Images.

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