Donner du sens à la science

Notre avenir s’écrit dans l’océan

Notre avenir s’écrit dans l’océan

Alors que les Nations unies ont dédié la prochaine décennie aux sciences de l’océan pour le développement durable, quarante scientifiques sonnent aujourd’hui l’alarme pour que l’océan soit hissé au rang de priorité. Parmi eux, Françoise Gaill et Joachim Claudet nous expliquent dans cette tribune publiée avec Libération pourquoi notre futur en dépend.

Cette tribune est publiée en partenariat aveLibération.

Il couvre plus de 70 % de la surface de la planète dont il régule le climat. Il fournit à l’humanité nourriture, énergie et ressources minérales et vivantes… et reste un lieu unique d’activités, d’expériences et de loisirs. Et pourtant, l’océan reste trop souvent le grand absent des politiques mondiales. Quatre ans après avoir obtenu à l’arrachée la prise en compte de l’océan dans l’Accord de Paris, la communauté scientifique se mobilise à nouveau pour le placer sur le devant de la scène. À l’issue d’une conférence organisée à l’Unesco par la plateforme Océan & Climat, quarante scientifiques de dix-huit pays, parmi lesquels des experts du Giec et le président de l’IPBES (l’alter ego du Giec pour la biodiversité), signent aujourd’hui un appel en ce sens dans la revue One Earth.

L'océan représente plus de 70 % de la surface de la Terre. Il régule le climat, fournit ressources et énergie à l'humanité mais reste le grand absent des politiques mondiales.
L'océan représente plus de 70 % de la surface de la Terre. Il régule le climat, fournit ressources et énergie à l'humanité mais reste le grand absent des politiques mondiales.

Dix ans pour tout changer

Le timing ne doit rien au hasard : les Nations unies ont proclamé la prochaine décennie comme celle des sciences de l’océan pour le développement durable. But de l’opération, encourager la communauté scientifique, les décideurs, le secteur privé et la société civile à renverser la table pour que notre relation avec l’océan s’inscrive enfin dans un avenir durable. 

L’affaire ne concerne pas seulement les habitants des littoraux, même s’ils représentent des centaines de millions de personne, mais bien l’humanité dans son ensemble.

Ne nous y trompons pas : l’affaire ne concerne pas seulement les habitants des littoraux, même s’ils représentent des centaines de millions de personne, mais bien l’humanité dans son ensemble. Tout d’abord car l’impact négatif des activités humaines sur l’océan s’accentue, via la surexploitation de ses ressources, l’accroissement des transports, la pollution ou encore des émissions de gaz à effet de serre dans l’atmosphère qui perturbent son équilibre chimique et biologique. Ensuite parce qu’au travers d’une meilleure gestion de l’océan, l’un des dix-sept Objectifs du développement durable des Nations unies, il est possible de contribuer à d’autres de ces objectifs tels que la réduction de la pauvreté et des inégalités, la faim « zéro » et la régulation du climat.

Une stratégie et des priorités

Alors quelles sont les solutions ? Des chercheurs, des politiques, des représentants du secteur privé et de la société civile ont bâti de concert une stratégie articulée autour de grandes priorités. La première : associer davantage les sciences sociales, avec celles de la nature. Cette alliance est indispensable pour adapter les solutions aux contextes écologiques, économiques et socioculturels locaux et régionaux, y compris aux cadres réglementaires et aux réalités politiques. Nos représentations des enjeux océaniques sont très différentes selon que l’on habite sur les côtes bretonnes, en Polynésie ou à Singapour.
 

La pêche intensive vide l'océan de ses ressources et menace la biodiversité. En Atlantique Nord, sur un chalutier américain, ce pêcheur extrait des eaux un filet débordant de poissons.
La pêche intensive vide l'océan de ses ressources et menace la biodiversité. En Atlantique Nord, sur un chalutier américain, ce pêcheur extrait des eaux un filet débordant de poissons.

Deuxième priorité : améliorer notre perception des océans en temps réel. Les décisions doivent en effet être basées sur des données robustes, provenant d’un système d’observation coordonné qui permette d’évaluer systématiquement l’état et les tendances de l’océan aux échelles locales, régionales et globale. On ne part pas de rien : le système d’observation de l’océan mondial (GOOS) est en perpétuel développement et intègre de plus en plus de variables biologiques comme par exemples les concentrations en phytoplancton. Il nous parait tout aussi essentiel qu’un suivi socio-économique lui soit associé. Par exemple, y intégrer un suivi mondial des activités de pêche et du transport maritime.

Se former à la politique

Troisième axe : améliorer les relations entre science et politique. Dans ces périodes d’incertitude, le rôle de la science comme source d’information des politiques publiques doit être renforcé. L’équation est difficile, les chercheurs et les élus ne partagent ni les mêmes méthodes ni les mêmes objectifs et pour corser le tout, l’information scientifique entre frontalement en concurrence avec d’autres facteurs qui façonnent l’espace décisionnel.
 

Il est essentiel de donner aux scientifiques le goût de la pédagogie, de la communication, et les doter de compétences en diplomatie.

Les solutions de développement durable, dont les bénéfices vont être relativement longs à se faire ressentir, sont à évaluer par les décideurs au regard de solutions d’exploitation à plus court terme, aux bénéfices immédiats et aux conséquences néfastes plus lointaines. Il est donc essentiel de donner aux scientifiques le goût de la pédagogie, de la communication, et les doter de compétences en diplomatie. Mais il ne serait pas superflu d’introduire la valeur de la rationalité scientifique dans la formation des politiques.

Pour les convaincre, il faut aussi tendre vers des politiques où tous les aspects coexistent et dont les préoccupations liées à la biodiversité et au climat imprègnent les questions de pêche, d’aménagement du territoire, de transport maritime ou de tourisme. Pour cela, les modes de gouvernance doivent être plus participatifs et décentralisés, et impliquer à la fois les gouvernements, le secteur privé, la société civile, les peuples autochtones et les communautés locales. Le chantier est titanesque mais il ne sera pas vain : il ne s’agit pas de faire plaisir à tout le monde, mais de trouver des pratiques que chacun s’appropriera plus facilement.
 

Le 8 juin 2019, des danseurs parés des couleurs de l'océan ouvrent la marche dans le cadre de la Journée mondiale des océans, à Paris.
Le 8 juin 2019, des danseurs parés des couleurs de l'océan ouvrent la marche dans le cadre de la Journée mondiale des océans, à Paris.

Écrire un nouveau récit sur l’océan

Dernière grande action que nous évoquerons ici : mieux sensibiliser le grand public au rôle clef de l’océan et des menaces qu’il encoure. Dix ans mois pour mois après le Grenelle de la mer, il est temps d’écrire un nouveau récit sur l’océan, et de le ramener au centre de nos vies. Ce changement de perspective est indispensable pour élaborer de nouvelles normes sociales qui, à leur tour, seront le support des changements nécessaires.

La Déclaration de la Décennie constitue un premier pas vers la réalisation des objectifs nationaux et internationaux en matière de développement durable. Mais il faut alors que les États membres des Nations unies et les parties prenantes soutiennent ces efforts avec des engagements financiers importants. Nous n’avons plus le choix : la houle se lève et nous sommes tous sur le même bateau. 

  
    
Les points de vue, les opinions et les analyses publiés dans cette rubrique n’engagent que leur auteur. Ils ne sauraient constituer une quelconque position du CNRS. 

 

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